Lundi 30 novembre 2009
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Je m'aperçois maintenant que j'ai omis un certain compte-rendu au sujet d'un récital de violoncelle seul donné ici au Banff Centre. Au programme:
Les 6 Suites de J.S.Bach.
En effet, il me semble que maints d'entre vous attendiez ce moment avec impatience après mon coup d'éclat porté en date du 13 octobre. Je vais donc essayer de résumer mes impressions qui ont suivi
ce récital.
Première chose:
Je loue le Bon Dieu pour avoir pu tenir ces 2 heures et demi (avec une petite pause) sans être devenu fondamentalement enragé. C'est un peu sarcastique je l'admets. Je suis plutôt du genre
patient.
Cela m'était arrivé une fois après avoir entendu la 4ème suite au conservatoire de Genève, il y a quelques années. J'étais sorti dans un état belliqueux impressionnant, ayant écouté 20 min de Bach.
On a coutume de dire que la musique est une puissance émotionnelle. Je confirme! Ce jour là, je n'ai pas supporté cette interprétation, à tel point que ça en devenait physique! Ce son et les gestes
de l'interprète me mettait profondément mal à l'aise, tendu, énervé, avec des pointes de colère frisant mes narines...J'étais enragé. Une sensation incroyable!
Pour ceux qui doutent encore de ma volonté de poursuivre ma quête, toujours plus loin, plus en détail en musique, je crois que cet exemple de vécu me motivera longtemps à vouloir trouver une voix
beaucoup plus harmonieuse. Je rends donc un vibrant hommage à Bruno Cocset qui aura eu l'honneur de m'encourager à poursuivre mes recherches selon mes propres convictions, par cette expérience.
Revenons à nos moutons.
Pour cette fois, le plus dur aura été de tenir les 2 heures et demi dans une monotonie incroyable en parvenant à éviter l'assoupissement. Rien de choquant donc, et rien d'excitant non plus.
Pour moi, c'était comme avoir pris un ticket pour un voyage absurde, ennuyeux. J'ai donc signé pour perdre 2 heures et demi de mon temps.
Enfin, c'était pour la bonne cause, il faut bien parfois savoir se fondre dans la masse, pour arrêter d'incommoder ou de bousculer les gens avec nos idées "provocatrices".
Je crois d'ailleurs que c'est une image qui va continuer à me coller à la peau longtemps! Cet engagement différent incommode des personnes, professeurs qui écoutent ce que je propose, sans y
comprendre grand chose souvent, et essayant de gérer cette situation inhabituelle pour eux!
Inhabituelle oui, car ils se retrouvent à devoir faire avec quelque chose de nouveau, à devoir me "dire" ou "m'enseigner" tout en continuant à essayer de comprendre ce que je fais. C'est mobiliser
soudainement beaucoup plus d'attention et de matière grise qu'à l'accoutumée, en essayant ensuite d'être convaincant (d'autant plus quand cela a lieu en public). Ils espérent me "remettre dans les
rails" (c'est leur défi constant, celui qui les rassurera, le seul apparemment qui leur apporte satisfaction et reconnaissance de leur "talent pédagogique" - s'ils y parviennent), essayant ensuite
de me déstabiliser, dénonçant mes imperfections, les incohérences, les ratés, les accidents (qui seront toujours là, puisque l'essence même de mon travail et de tester des "idées" jusqu'à trouver
les bonnes manières qui convainc. Ceci prend toute une vie (et plus) il me semble, et le plus simple des enfants comprendrait ceci illico.
Bien sûr, nous ne voulons pas entendre des "idées musicales" mais être convaincus...
Posons la question:
Quand pouvons nous dire que nous avons réellement été convaincant à chaque moment de notre jeu musical?
Jamais. L'erreur est humaine et personne en ce monde peut être convaincant à tout moment et pour tout le monde. Alors qu'on arrête de pointer du doigt des "choses bizarres" qui surviennent dans mon
jeu sous prétexte que celui qui les écoute ne les trouve pas "utiles", "convaincantes", "appropriées" ou ne comprend pas le but que je poursuis. Personne n'a le droit de les désigner comme
"erreurs", "faiblesses" ou comme signes d'immaturité ou d'inconstance. Ce sont des essais pleinement consentis.
Et celui à qui j'ai le plaisir de les présenter devrait se réjouir d'entendre enfin de nouvelles choses, d'explorer et de partager de nouvelles routes; marquer un intérêt et de l'admiration (ou
tout du moins du respect) pour une démarche personnelle partant d'une envie créatrice sincère et honnête (Beaucoup de gens qualifient mon jeu en ces termes!).
Or, ce qui se produit le plus souvent est de me faire comprendre que "mon système n'est pas au point", et que je devrais être parfaitement réglé pour avoir droit au titre "musicien
professionnel".
Est-ce que cela sonne cohérent?
Je raconte ceci parce que j'ai entendu et continue d'entendre une bonne partie de ces discours assez souvent. C'est la vie.
Je dois avouer cependant qu'ici, j'ai l'impression que mon travail une vraie place ici, c'est une des rares fois où, en ce sens, qu'il a les mêmes droits et la même valeur que celui de tout autre
musicien.
Les précurseurs baroqueux ou modernes ont tous été confrontés de tout temps à cette lutte contre la masse. (Y compris le Quatuor Schoenberg qui, dans les années 60 se battait littéralement pour
faire accepter la musique de Schoenberg, non par provocation, mais par conviction et par amour. Je sais qu'ils ont aussi trouvé beaucoup de haine sur leur chemin. Henk Guittart m'a rapporté ces
propos).
Voilà donc ce que peut signifier, être créatif et personnel.
Ajouté à cela, qu'il est difficile pour un professeur de voir "arriver" un étudiant qui joue "autrement", qui a lui-même choisi de son gré d'écouter un discours alternatif. parce qu'ensuite, le
professeur doit accepter que cet étudiant reparte sans avoir forcément accepté les informations données. C'est donc une remise en question de l'autorité telle qu'on l'a connu et vécu auparavant.
(du moins pour moi).
Je crois avoir bien résumé un peu l'impact que j'ai pu avoir sur mes collègues et professeurs ici dans cette résidence: un mélange de franc enthousiasme envers mon "style musical", de respect,
d'incompréhension, voir de malaise, face à l'inconnu.
Mais où en étais-je?
Ce fameux récital:
Devrais-je juste énoncer des points importants que cet interprète a mentionné durant sa Master-Class et n'a pas pu lui-même respecter dans sa propre interprétation des Suites?
- "Tout ce que le public veut voir c'est un artiste qui se donne! on doit bouger physiquement, s'exprimer nom d'une pipe! et vibrer! Un show quoi!
Je suis au regret de vous dire qu'il n'a donné que l'image d'un piquet raide (Bach oblige sans doute n'est-ce pas?). Mais, pardon, avec la tête inclinée sur celle du violoncelle de temps en temps,
seul mouvement vraiment notable de tout le concert. Un peu frêle non?
Non que j'aime les mouvements débordants des instrumentistes (c'est plutôt l'inverse), mais au moins, qu'on ait l'impression d'une aisance et d'une souplesse physique!
Je me souviens d'ailleurs, il m'avait dit:
"Tu as l'air assez mécanique, robotique quand tu utilise ces accoups dans l'archet! "....
- Il m'avait dit aussi "Tu sais que tu enfreinds toutes les règles baroques là?". Parlons du rythme et de la pulsation...Pfffffff. Et bien, il y a du boulot sur ce plan là! On est bien loin
d'une idée ou d'un sentiment de Tactus régulier. C'est bien une des premières règles de l'interprétation baroque non?
- "Tu entends tout le bruit que tu fais?", désolé cher confrère, mais ça manque cruellement de clarté et d'attaques...Je sais, je suis un peu intoxiqué. Mais tout de même, un peu de franchise
quoi!
Casals avait l'habitude de dire:
"Brisez votre violoncelle! Il vaut mieux avoir du caractère dans ce qu vous jouez que d'avoir une belle sonorité. Jouer "franchement" ne veut pas dire renoncer à toute subtilité ou raffinement.
C'est jouer là où la musique l'exige, sans sentimentalité, ouvertement, sans retenue."
- "Et les glissades de notes là? ça me donne envie de "rendre"! ". Sous-entendu, ma main gauche n'est pas assez précise et rigoureuse. Ce dont je ne doute pas. Mais il se vantait d'avoir des
doigtés infaillibles et propres. Damned! Que de ratés et de chevauchements peu convaincants. Je n'ai pas ressenti particulièrement d'admiration pour son intonation. Pas d'efficacité plus criante
qu'un autre système!
Je suis objectif!
- Parlons des sons filés. De ce que j'ai pu entendre: beaucoup d'automatismes. Enflements à la fin de chaque note longue, doublé d'un vibrato systématique à la fin du son pour "cultiver la
résonance" de la note.
Des schémas, Des schémas,Des schémas....
Sans hiérarchies senties d'ailleurs, un son assez monotone (où sont les variantes de dynamiques, de couleurs?), des accoups de vitesse réguliers avec l'archet, déclenchant des impressions de gestes
répétitifs..
Bref, j'en ai oubliés. Mais j'en retrouverais, c'est sûr. Car, j'ai pu échanger mes impressions avec d'autres collègues, violoncellistes ou non, sur des questions instrumentales, esthétiques ou
plus générales. Il semble évident que cela ressemblait à une interprétation moderne "traditionnelle", avec le vibrato en moins, et un son moins soutenu. Pour plusieurs d'entre nous, ce récital
s'est avéré long! long! "C'est normal, me direz-vous, ces 6 suites ne sont pas écrites pour être jouées d'affilées" peuvent dire certains.
En tout cas, il est clair qu'il manquait souvent quelque chose qui attire l'oreille dans chaque mouvement. Tout paraissait si prévisible et si bien peigné. Un peu trop de complaisance dans
l'air.
Une autre collègue estimée me confiait qu'elle n'a pas vu passer le temps. Sans vraiment pouvoir expliquer pourquoi. Peut-être, me disait-elle, parce que l'interprète a su garder un bon charisme de
"story-teller", de "conteur" qui sait garder l'attention du public, et ce, indépendamment de la musique jouée. Probable.
Pour ma part, je ne suis pas sensible à ce genre de charisme.
Je terminerais en rappelant que, malgré tout, j'ai passé de bons moments avec ce cher collègue, en tout franchise. Le contact a été aisé et sans trop de gêne. Je reste admiratif devant ce musicien
éprouvé, qui a accepté le dialogue, et ayant joué cette intégrale des 6 Suites de J.S.Bach plus d'une centaine de fois, d'une traite, aux quatre coins du monde. Il joue sur un violoncelle
Goffriller, fait à Venise en 1730.
Ce violoncelle m'a semblé bien fatigué. Surtout qu'il devait faire 35% d'humidité dans ce Hall de concert. Drastique pour un instrument. Son très mince sur la première octave de la corde La.
Caractéristique sur un violoncelle.
Je rappelle également que tout s'est "terminé", avec joie, Les gens ont apprécié mon travail. Y compris cet interprète violoncelliste de renom!
Tout le monde s'est dit intéressé du début à la fin de ma première suite. Plein de Charme et de Sincérité, des accents Rock, captivants, plus un brin d'émerveillement devant une chose inconnue.
En guise de conclusion, je ne me suis pas senti émerveillé par ce récital.
Par MatCastor&Co
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Publié dans : Impressions
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